Moi et ma Pomme

Déboires d'un obsédé textuel

Archive for février, 2012

Verbes de Bruxelles

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18h. Cette journée de travail est enfin terminée. Je vais pouvoir m’adonner à mon activité préférée, boire une bière en jouant au flipper. « Le Pacific », ça c’est mon bar. J’y vais depuis quarante ans, maintenant. Chaque soir, c’est pareil. Je commande une bière au patron, sa vision me rassure. Son ventre est toujours plus gras que le mien. Ensuite, je regarde les clients jouer aux fléchettes. Après, je me mets au flipper. Je ne dis quasiment plus rien. Je n’en vois pas trop l’utilité. D’ailleurs, je ne sais plus trop non plus m’exprimer. Heureusement que cette voix écrit pour moi, car je ne sais vraiment plus comment on fait.

Qui je suis? Un vieux, pas tout à fait alcoolo, mais pas tout à fait vieux non plus. Je ne fais plus grand chose dans cette vie. Ce qu’il me reste? Mon flipper, ma bière et écouter les gens. J’adore ça par contre. Ecouter les conversations ou les conneries que les gens sortent. Et je peux vous dire que sur mon chemin, j’en ai entendu des conneries. Allez, je suis en forme, je vous fais mon best-of du moment.

L’autre jour, j’étais dans une de ces librairies cradingues où tu peux acheter un bouquin pour trois fois rien. J’aime bien ce genre de librairie qui sentent le savoir compilé et le prof en faillite. Alors, y’avait un jeune marocain encore pubère. Il criait dans son téléphone: « On va lui péter ses dents! ». Il devait avoir 14 ans le gamin. C’était étonnant.

Je suis sorti, pour prendre le métro, non parce que c’est comme ça que je me balade. Je prends le métro, je croise plein de gens qui puent, y a de la musique, y a des filles, ça me plaît. De toute façon, je n’ai pas le choix, rapport à mon salaire minable. Une femme a commencé à chanter en portugais: « Tão puro que é….M’sieu dames, s’il vous plait. »  Dommage, j’aimais bien sa musique.

Quand je suis sorti, y avait une vieille sur le trottoir. Comme moi elle attendait le 94.Elle sort des trucs de son crachoir, je vous jure, je me demande comment elle ne s’est pas encore fait péter les dents. « Ils vont peut être revendre cette police festive », qu’elle gueulait. J’ai rien pigé à son discours. Mais elle semblait en vouloir aux institutions.

C’est là que je suis arrivé dans mon vieux zinc pourrave. Je dis zinc, mais le comptoir est en bois. Un des ces jours, ça m’étonnerait pas qu’il doivent tout changer à ce rade, mais pour l’instant, c’est ma vie. Des jeunes dans un coin discutent. « Est-ce que t’as une petite bite? Parce que ça a un impact sur ta santé mentale. »

Les jeunes ici, ils essaient toujours de me choquer. Si si, je vous le dis. Moi je vois ces choses là. Ils racontent plein de trucs à côté de moi, ils essaient de tenir un discours « trash », comme ils disent. Mais ça me fait rien, rien du tout. Enfin, si un petit peu. Mais ce n’est pas du tout aussi violent que les scènes de la vie quotidienne. Par exemple, là, pendant que je vous parle, le patron vient de flanquer un alcoolo dehors, en le tenant par le col. Ha oui, à l’ancienne. C’est ça qui est bien dans les rades pourris comme celui-ci. T’assistes à des scènes intemporelles.

Pas plus tard qu’il y a pas longtemps, y a l’autre vieille qu’est venu boire son whisky. Elle aussi, elle dit pas grand chose. Son gueuloir, elle l’utilise quasiment que pour le remplir. Ensuite, elle le vide mais direct sur la table. Elle en met partout mais sans se bouger. Du vomi sur la table, la chaise, le plancher. Tout ça sans se lever de son siège.

C’est sûr, c’est pas un quatre étoiles mon bar. Mais il assume. Ici, ils te servent pas du vin blanc du cubi dans une carafe à décanter.   Ici, on joue aux fléchettes, les clients renversent leur verres et parlent très fort. « La vie, c’est que du gaspillage, autant la gaspiller. » disait l’autre étudiant, un peu grande gueule.

Bon, je dois vous laisser, y a ma vieille qui m’attend. Elle cause encore moins que moi. Je vous raconterais la suite un autre jour.

Ha ça… vous verrez quand vous aurez mon âge, bandes de voyous.

 

Written by gringoteq

février 24th, 2012 at 8:22

L’histoire comique de M. le Clown

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Marcelo était un clown qui pouvait jouer toute sorte de rôles. Le triste, le joyeux, le bête et même l’étranger. Tantôt, il parodiait les scènes futiles de la vie quotidienne, les détails drôles mais pourtant intimes dont le public rigolait avec gêne. Tantôt, il singeait les nantis qui soi-disant gouvernent, ces pontes de la finance qui avaient transformés sa vie en une grosse farce. Plus rien n’avait d’importance, tout n’était devenu que représentation. A chaque spectacle, il devenait un autre homme, un autre rôle. Le plus dur était le retour à la vie non-professionnelle. Son vrai rôle était le plus dur à endosser.  Tant et si bien qu’il finit par se prendre au jeu. Même lorsqu’il allait boire des verres avec ses rares amis, il se laissait prendre à son propre jeu. Il endossait le rôle du pitre. Une chaussette de spectacle, s’était-il auto-proclamé. Sous cette appellation, certes images mais totalement dénuée de sens, il donnait un nom à  son quotidien. L’absurdité de son rôle répétitif prenait corps, le confortait et construisait une réalité tout à fait convenable.

Un soir, après ses représentations, il rentra dans sa loge pour se démaquiller. Après avoir déposé son chapeau sur une table, il commença à essuyer son visage avec un coton imbibé de lotion. Il passa deux coups autour de l’œil droit tout en s’observant dans la glace grise et verdâtre. Une petite guirlande entourait le verre réflecteur mais la lumière qu’elle produisait n’était pas suffisante pour bien se distinguer. Pourtant, il observa que le maquillage ne partait pas. Il frotta encore, et rien ne partit. Énervé, il remplit l’évier d’eau tiède et commença à se tremper le visage. Rien n’y faisait, son maquillage ne voulait pas partir. Il se remit une couche de crème à démaquiller et frotta son visage. Quand il s’observa à nouveau dans la glace, son visage était moins coloré. Pourtant, il semblait résider comme un masque coloré, en filigrane sur sa peau. Le lendemain après son spectacle, la même chose se répéta. Mais cette fois, le vestige de maquillage était légèrement plus intense. Les jours qui suivirent, ce phénomène se répéta tandis que le visage de Marcelo gardait de plus en plus l’empreinte de son travail.

Jusqu’au jour où il ne parvint plus à retirer son maquillage. Ce dernier avait imprimé son visage, le transformant en un clown à temps plein. Son masque professionnel avait déteint sur lui de telle sorte qu’il avait fini par abolir les frontières du travail et de la vie courante. Perdu dans cet effacement, Marcelo ne savait plus où commençait son métier et où terminait sa vie. Etait-il un clown qui se moquait des autres où bien était-ce les autres qui se moquaient de lui ? Ses rôles étaient-ils la parodie d’un autre monde ou bien seulement de son propre monde ? Peut-être avait-il atteint son rôle ultime, celui de jouer sa propre vie. Sa représentation était devenue tellement ridicule qu’il s’était senti obligé de s’auto-parodier. Il était devenu le clown qui se moquait du clown. Poupée russe de pastiche.

Ce soir-là, lorsqu’il rentra au bar, ses compagnons de beuverie s’esclaffèrent à sa vue. « Hé bien, Marcelo, tou n’a plou de maquillaccchhhe?, » fit Marcel, imitant son accent mexicain. Les autres éclatèrent de rire. Marcelo voulut leur expliquer ce qui lui arrivait mais n’y parvint pas. Il but quelques verres avec eux et bientôt se retrouva aussi hilare que sa bande. Un peu plus tard, ils se retrouvèrent à la rue, le barman préférant la compagnie de draps chauds à celles d’ivrognes sans âmes. Le groupe s’effilocha tout au long de la nuit. Vers quatre heures du matin, Marcelo rentra avec Marcel dans un bar à putes, le seul établissement encore ouvert. Après quelques coupes de champ, Marcel décida d’offrir les services d’une des gourgandines à son ami Marcelo. « Parce que tou fééé oune salé miné. »  Il lui paya une dance privé.

La jeune fille qui vint se déhancher devant les yeux du clown paraissait tout juste majeure. Marcelo était captivé. Elle ne portait qu’une toute petite culotte, ses seins était nus et son regard était vraiment perturbant. Malgré un corps magnifique et extrêmement sensuel, le regard de la danseuse semblait timide et hésitant. Cette contradiction entre un physique libidineux et un regard délicat l’excita au plus haut point. Le clown sentit l’érection poindre en même temps que sa culpabilité. Si je termine maintenant, je ne pourrais pas profiter de la suite. Mais la fille était particulièrement doué. « Madre mio » cria-t-il dans un jet. Son pantalon était maintenant tout humide. Elle éclata d’un petit rire plein de malice. « Ce n’est pas grave, mon chéri. » Il lui demanda de rester encore un peu. Il voulait la connaître, la toucher, aller plus loin. D’où venait-elle, pourquoi faisait-elle ce métier. Elle ne dit rien, pensive. Puis soudain elle partit. « Ton temps est terminé, lâcha-t-elle. Bonne soirée. »

Marcelo retourna au bar. Il voulait boire et encore se payer des danses. Il voulait terminer sa vie dans un vagin moelleux, baigné par une fontaine de champagne. Tout semblait beau et dérisoire. Les glaces reflétaient des corps minces et dénudés. Le sol était recouvert d’un doux tapis, les boiseries étaient sculptés à la main. Entre un pot abritant un immense bananier d’intérieur et une statue grecque représentant un appolon à la bite courte, il aperçut  celle pour qui il avait mouillé ses vêtements. Il observa la statue derrière laquelle elle disparut. Peut-être les grecs faisaient-ils ces bites aussi petites pour que les clients ne se sentent pas diminué… Perdu dans ses pensées, brouillé par l’alcool et l’odeur enivrante, il ne s’aperçut pas directement que son pote Marcel se faisait emporter par les videurs. Les deux comparses n’avaient plus de quoi payer. Les deux Marcel se retrouvèrent dans la rue, vautré dans les poubelles, la gueule en sang.

Le clown mexicain finit par dormir chez son homologue français. Quand il se réveilla avec un mal au crâne, à la mâchoire et au ventre, Marcelo se sentit très seul. Il se leva pour mater sa gueule dans la glace. Il avait les cheveux collés par le sang, un oeil gonflé et un trou dans la lèvre. Le maquillage avait coulé. Il ne restait plus qu’une vieille tête boursouflé et triste. Il appela Marcel. Personne ne répondit. Evidemment se dit Marcelo. Il n’a jamais existé. Ce n’est que moi. Il se sentit si seul qu’il appella sa mère. Celle-ci lui proposa de passer chez elle, pour déjeuner avec son père et elle. Une fois chez ses parents, sa mère l’oblige à se mettre à table. « J’ai préparé de la dinde, » sourit-elle. »Je sais que c’est ton plat préféré. » Marcelo fixe la viande des yeux. Puis il dit:

« La vie n’est qu’une farce! »

« A qui le dit-tu? », lui-répond le dindon.

 

Written by gringoteq

février 18th, 2012 at 11:55