Moi et ma Pomme

Déboires d'un obsédé textuel

Archive for octobre, 2012

Adoptons un langage aseptisé pour parler des petites choses de la vie

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Le quartier où je réside s’appelle Agla. Cet arrondissement figure parmi les plus pauvres et les plus densément peuplé de Cotonou. Bordées de fragiles cabanes de tôles et de constructions inachevées, les pistes de sable qui forment les rues sont extrêmement vallonnées par la pluie, le passage constant des motos et une absence totale d’entretien. Les voitures circulent lentement entre les bâtisses pour ne pas endommager leur moteur ou leur carrosserie. Même les zems modèrent leur allure car les rues sont souvent encombrées d’obstacles : des animaux, des humains, des creux profonds, des flaques gigantesques ainsi que des racketteurs qui bloquent le chemin.

 

A une centaine de mètres de la maison où je dors, se trouve un grand espace de terre libre, souvent envahi par de vieux camions rouillés, des vendeurs de beignets ambulants et des habitants qui discourent. Cette zone est traversée par un mince filet d’eau boueuse où viennent flotter toutes sortes d’immondices : boîtes de conserves oxydées, sandales dépareillées, pelures d’oranges, sacs plastiques, restes de vidanges, emballages de préservatif… Sur cette place déambule un troupeau de vaches maigres que personne n’ose approcher depuis que leur propriétaire est décédé. Ce dernier aurait été victime d’une malédiction et toute personne entrant en contact avec les bovins risque de mourir.

Il est aisé de se sustenter dans le quartier car de nombreux étals disposés le long des voies y vendent de la nourriture. Quelques casseroles  sont disposées sur ces tables branlantes dans lesquels on peut trouver du riz, de la sauce tomate avec du poisson et des saucisses ainsi que des pâtes de manioc. Certains jours, ils servent  un mélange de légumes très savoureux. L’hygiène avec laquelle cette nourriture est conservée peut paraître douteuse pour un Européen habitué à une nourriture plus aseptisée. Certains ne s’y habituent même jamais, ce n’est pas mon cas.

Le quartier d’Agla est très animé. De jour comme de nuit, on peut entendre des percussions, des animaux crier et des enfants chanter. Des voitures publicitaires tournent en vantant les mérites d’un remède miracle. Ce dernier varie entre le charbon (pour la digestion), le magnésium (qui fait des miracles), Jésus (et ses nombreuses variantes) et parfois les trois ensembles. On trouve d’ailleurs ici pléthore de sectes en tout genre, chacune présentant un programme fort diversifié. J’ai ainsi reçu une brochure qui proposait de découvrir les « Trésors de la Connaissance Universelle » qui sont:

-          L’amour et le mariage parfait

-          La Valeur de l’amitié

-          Sexualité et masturbation

-          Que dit la Bible sur la sexualité

-          Amour, Sexualité et Libération

-          Les Pouvoirs de nos Fluides Vitaux

-          Paroles de Dalaï Lama

-          La Musique et les Plantes

-          Une Lampe pour le Chemin / Conte

-          Le Voyage Astral

-          Les deux Loups / Conte

-          Que signifie Religion

-          Le Pouvoir des Pyramides

-          L’homme et la Femme / Victor Hugo

-          Le Chlorure de Magnésium

-          La Prophétie de Melchisédech

-          Nibiru la Planète qui s’approche de la Terre

-          Plante médicinale : Le gingembre

Le yovo  (le blanc) qui se promène dans ces rues est constamment sollicité. Les filles lui jettent des regards charmeurs dans l’espoir d’être marié à un riche étranger. Certaines vont jusqu’à faire des propositions assez osées. Les hommes lui indiquent le chemin en l’appelant patron pour lui rappeler que ce service attend une rétribution. Les enfants accourent en riant, attrapent son bras et lui tournent autour en chantant : « Yovo, Yovo, bonsoir. Ça va bien ? Merci. » Toutefois, il est déconseillé de donner de l’argent aux enfants pour ne pas être catalogué de pédophile (sic) mais également pour éviter que les enfants reviennent quémander.

La nuit, on entend des chants et des percussions provenant des différentes églises alentours jusqu’à une à deux heures du matin, les enfants qui pleurent et hurlent parce qu’ils sont frappés et des rires en provenance du bar. Deux chauves-souris dorment sous mon toit ainsi que d’autres insectes rouges et noirs. Les nuits sont courtes car le soleil se lève vers 6 heures et le coq commence à chanter dès l’aube. Parfois le matin, il n’y a pas d’eau pour prendre de douche ou se laver les dents.

Un jour, des enfants m’ont accosté et ont insisté pour visiter le centre culturel où je dors. Une fois entrés, ils sont restés en admiration devant un masque africain traditionnel. J’ai dû les empêcher de retirer les pièces de monnaie qui l’ornaient. Ils ont alors trouvé des vieilles cuillères en plastique usagées dans la poubelle et sont partit tout heureux avec les ustensiles en main. Cette scène m’a donné envie de prendre l’air.

Au retour de ma promenade, j’ai sorti une tablette de chocolat et ai donné un carreau à chacun des trois enfants présents. Ils ont crié leur joie et rit très fort, ce qui a attiré les autres enfants. En moins de deux minutes, il n’y avait plus de chocolat.

Brassens disait :

« Ce n’était rien qu’un bout de bois,
mais dans mon cœur,
il brûle encore,
à la manière d’un feu de joie ».

Le chocolat terminé, d’autres enfants ont continué d’affluer. Je me suis demandé si c’était une bonne idée d’avoir donné ce chocolat.

Après, j’ai repris un Lariam.

Note : le rédacteur s’est essayé à la neutralité et a cité Brassens. Il s’en excuse mais souligne qu’il aurait pu faire pire et commencer son texte avec « Par une chaude nuit d’automne… ».

 

Written by gringoteq

octobre 29th, 2012 at 1:43

Ivresse Cotonoise

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Dimanche matin, sous l’effet d’une température extérieure avoisinant les 35°, je me réveille en sueur et le sang bouillonnant. Les tambours battent mes tempes à l’extérieur comme à l’intérieur tandis que je traîne ma carcasse endolorie vers une douche salvatrice. Un mince filet d’eau glacée lutte pour s’extirper du pommeau mais son effet est déjà curateur. Tandis que je frotte mes dents avec peine, j’aperçois ma tête rougeâtre gonflée par une nuit de folie et un manque manifeste de sommeil. Mais qu’ai-je donc fais pour subir pareille gueule de bois ?

 

Extreme waking up

Reconstruction des souvenirs.

Au commencement était le verbe. Sérieux. Entrainé par mes collègues béninois, je me retrouve devant un concert de slam. Sur une base mélodieuse jouée par des instruments traditionnels, un grand type mince enchaîne les rimes. Face à lui, quelques tables en bois sous un auvent de paille. Derrière lui, un grand mur tagué, multicolore. Avec quelques Béninoises fraiches (en bouteille et non en pagne), cette fusion musicale passe agréablement.

Un comique divertit le public entre deux performances. Le bar des Artistes commence à se vider. Mes compagnons de beuverie s’orientent vers une soirée d’anniversaire et me presse d’achever ma discussion sur l’avenir de la presse écrite. J’abandonne mon interlocuteur en échange de mon numéro. Déjà le troisième inconnu de la journée qui en bénéficie. On me dit que je ne devrais pas mais je suis incapable de refuser. Ça viendra avec le temps.

Nouveau bar, nouvelle ambiance, nouvelles présences. Les enceintes mugissent des basses explosives face à une route parcourue de motocyclettes extatiques. Un nigérian danse avec l’énergie d’un dément. Pour étayer son spectacle, il prend une chaise en plastique entre ses dents. Fasciné, je m’apprête à lui remettre une pièce mais il s’est éloigné vers une table de jardin. Et le voilà qui danse avec son nouvel attribut dentaire…

…et toujours ce ternaire de s’articuler sur un temps binaire, ou le contraire. Le rythme entre en syncope et je me lève pour ne pas faire de même. Titubant jusqu’à l’arrière du bar, j’avise deux rideaux annonciateurs de plaisirs fécaux. Les tentures sont écartées pour laisser apparaitre une atmosphère stellaire. Oubli des chiottes, un petit passage ensablé mène jusqu’aux rails du train cotonois. Bordé par des cabanes en tôles, le chemin de fer prend des allures lunaires dans la nuit huileuse. Je promène mes pieds euphoriques sur la voie quand je prends conscience de la présence de types à la mine patibulaire. Je ne devrais pas trainer seul dans cet endroit.

Les bières achevées, il est question d’une boîte de nuit du nom de Mamma Mia. On s’entasse à trois bourrés sur une mobylette légère, sans casque ni protection. Un autre pote se fait encadré par deux autres motos pour ne pas que les flics discernent la lampe KO de son véhicule. Les rues défilent sous nos profils. Quelques policiers attendent à un croisement. Légère panique. Le véhicule sans phares fait demi-tour devant leur nez. Super discret. Mon chauffeur dévie pour se faufiler dans une ruelle sombre. Nous attendons quelques minutes puis faisons demi-tour. Un flic nous interpelle au carrefour. Merde.

Papiers ? Je ne les ai pas sur moi. Pour une raison obscure, je les ai oubliés. Stress. Mon collègue béninois qui conduit la moto sort un discours étonnant. Le nom du patron, accessoirement son frère, suffit à calmer les ardeurs du policier, ancien journaliste reconverti par manque de travail. J’hallucine. C’est tout ? Oui. Il nous laisse repartir après quelques recommandations fraternelles. L’Afrique, c’est fantastique.

Au Mamma Mia, l’heure se fait norvégienne. Après la chaleur des rues vient le froid sibérien d’une climatisation tournant à plein régime. Putain, ça caille. Et puis, tout le monde est assis. Moi qui pensais que les africains dansaient tout le temps…mais on est dans une boite fréquentée par la hype de Cotonou. Ça pue le fric mafieux et la frime cafteuse, une déliquescence élitiste qui ne peut que me plaire.

La fille dont c’est l’annif me semble presque aussi éméchée que moi. Y a de la concurrence dans l’aire et du whisky dans l’air. Son prétendant me fixe avec des yeux méchants alors qu’elle épanche un flot de rire langoureux sur mes épaules. Hé mec, calme toi. Je ne veux rien de ta poulette, excepté ses remarques insolentes aux speakers qui interrompent la soirée pour nous présenter les rappeurs locaux. Ces derniers déchargent un hip-hop qui fait de l’œil à Shaggy, Pitbull et toute la clique de commerciaux de la pop. Rien de très fameux.

Je me ressers un whisky en blaguant avec celle qui a gagné un an de plus. Les yeux de son pote me font penser à un taureau furieux mais je suis très mauvais toréador. Je m’extirpe du frigo pour éviter de me faire démonter la gueule violemment. Une clope assure mon bonheur le temps d’être rejoint par des potes. A temps. Un petit blanc seul dans ces rues à pareille heure, ça s’avale mieux qu’un apéro.

Puis un type m’est présenté sans que je m’en aperçoive. J’apprendrai par la suite qu’il venait de sortir de tôle et qu’il portait ce soir-là deux flingues à la ceinture. Heureusement que je ne l’ai pas su. Torché comme je l’étais, j’aurai été capable de lui demander de me les montrer,  « pour voir ce que ça fait ».

On est finalement rentré aux premières lueurs, juste à temps pour saluer les chrétiens en marche pour la messe. Nous, nous venons d’achever la nôtre et Jésus change le whisky en vomi.

Blaaz, rappeur local, sorte de croisement béninois entre Booba et Lil’ Wayne

 

EPILOGUE

Dans un bar sur la plage, on s’abreuve d’une bière dominicale face au soleil qui s’éteint. Le volume de la musique donne toujours un rendu crachotant tant il est poussé jusqu’aux limites. Le nigérian de la veille réitère son numéro. Les zems se croisent dans un joyeux vacarme, des filles circulent lentement pour qu’on remarque leurs courbes généreuses. Le succès du tag #interracial prend soudainement tout son sens à mes yeux.  La minute est paisible et l’afro-pop nous rend d’humeur badine.

Puis soudain des cris éclatent, stoppant net la musique. Des mecs bourrés s’empoignent, s’insultent et crient accompagnés par les femmes qui crient encore plus fort qu’eux. Les mouvements circulent d’un côté à l’autre de la terrasse sans que rien ni personne ne se brise. Les préliminaires sont énergiques mais ne dépassent pas l’empoignade…au grand dam de mes amis qui espèrent de l’action et s’emparent d’une bouteille en verre, au cas où.

« On serait au Nigéria, il y aurait déjà eu un mort.
– Ouais, c’est des tapettes.
– Nous, on aime bien la baston. »

Alors que l’échauffourée commençait à s’éteindre, un mec retraverse la terrasse pour menacer la serveuse d’une baffe. Son geste avorté lui vaudra une réaction spectaculaire.

« Sang de dieu ! » hurle-t-elle, menaçante.

Cette injure, prononcée avec une main évangélisatrice levée au-dessus de sa tête comme pour un salut nazi, fera fuir son opposant. Apparemment, cette insulte est une sorte de malédiction qui compare sa cible au diable. Toute la terrasse est en silence.

Puis la musique revient. Des filles se mettent à danser, des bières sont posées sur les tables et l’incident n’a jamais eu lieu. Finalement, on comptabilisera quelques verres brisés, quelques orgueils d’alcooliques éconduits et des poings qui n’auront marqué aucun point.

Et l’agitateur…j’espère qu’il est rentré vivant. Après avoir renversé sa moto en essayant de grimper dessus, il a démarré à toute vitesse, manquant d’écraser trois gosses et de se faire retourner par un camion.

Raah, j’adore Cotonou.

Chidinma. La nouvelle génération nigériane est plus proche de Rihanna/ Nicki Minaj/ Beyoncé que de Fela Kuti. Mais l’afro-pop ne me dérange pas. Au contraire, ce morceau a un effet euphorisant sur ma personne. Il passe en boucle dans les bars et je l’écoute dix fois par jour.

Written by gringoteq

octobre 23rd, 2012 at 8:30