Moi et ma Pomme

Déboires d'un obsédé textuel

Archive for novembre, 2012

Vivre des choses vraies en voyage

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Un des leitmotivs prôné par les gens du voyage est la recherche de l’authentique. Les mecs qui promènent leur gueule aux quatre coins du globe ne cherchent pas à tomber dans les pièges à touristes, ils comprennent les modes de vies indigènes et s’adaptent à toutes les situations. Affublés de pantalons à poches, de chapeaux Quechua et de chaussures à crampons, ils circulent avec méfiance et bienveillance parmi les rapaces qui cherchent à leur soutirer leur fric. Rusés et méthodiques, ils ne se laissent pas embobiner par les arnaques douteuses – musées, marchés, safari, prostituée, mendicité, trafic – et parviennent malgré tout à vivre des expériences formidables. Ces bouleversement se transforment en une sagesse profonde qu’ils sont ensuite à même de rapporter chez ces êtres hypocrites, individualistes et sans âmes que sont les Occidentaux. Je n’ai pas la chance de figurer parmi ces êtres vrais, je suis un gros touriste.

Le touriste, c’est ce type naïf qui veut tout voir et tout vivre en le moins de temps possible. Il s’émerveille de la pauvreté en se disant que c’est quand même malheureux tout ça. Il oublie ses papiers, rate les bons départs, se fait arnaquer avec le sourire puis trouve ça cool, joue avec les enfants dans la rue, expérimente les spécialités locales…bref, il vit son séjour comme s’il était dans un grand parc d’attractions. Cette conception rigolote du voyage peut, à l’image de mon expérience, mener vers des situations aux limites du convenable, voir périlleuses. YOLO diraient les boutonneux.

Un soir, nous avons échoué au Yes Papa avec déjà quelques doses d’alcools et fumées cannabiques dans le sang. Sur la scène, un groupe échafaude une complainte sirupeuse, entre musique d’ascenseur et saxophone pornographique. La tête dans la bière, j’en ai conclu que j’adore ça parce que :
1. Les ascenseurs, j’adore ça.
2. Le jazz, j’adore ça.
3. Les bières, j’adore ça.

Et en plus, ce n’est pas tous les jours que j’ai l’occasion d’assister à un concert à ciel ouvert, sur une terrasse bordée de toits de chaume et de murs en paille en compagnie de, à tout casser, 10 personnes.

Porté par un éthylisme joyeux, je théorise mon goût pour le jazz de papy en ravivant des souvenirs de miroirs oxydés, de carpettes racornies et de planches au vernis usé. Cette métaphore cadre parfaitement avec la soirée tiède qui recouvre la ville.

Pour alimenter mes racontars, je me retrouve dans une pièce attenante à fumer un pétard en compagnie d’un rastaman aux dreadlocks solides comme ses opinions. Sur une vieille chaise en plastique, on ré-imagine l’Afrique et déterminons que la culture est sa plus grande richesse. On évoque les esprits ancestraux du continent, on survole l’esclavage qui a rongé l’histoire et l’économie mondiale qui martyrise les peuples. Les murs gris et sales compensent leurs absences de peintures par une couche de bavardages utopiques et cannabiques, mêlant vodun, Jah Rastafari, afro-beat et vraies valeurs.

Le temps d’une nouvelle bière, mon pote monte sur scène, introduit par un rythme reggae et soutenu par une guitare jazzy. Je m’apprête à entendre de grandes imprécations envers Babylon lancé avec une voix raggaton avant de découvrir avec joie que le chanteur manipule ses cordes vocales avec douceur, réveillant cette tonalité grave d’une Afrique chimérique. Terre de mirage qui dissimule un afro-beat sous un voile paisible de reggae-blues. Manipulation. J’exulte.

A peine ces images d’antilopes gambadant dans les longues plaines sèches de la brousse évaporés, monte sur scène un géant béninois, transportant sa silhouette sévère et impressionnante autour du micro, courbant ses épaules pour diriger ses musiciens avec de grands mouvements désarticulés. Entre mise en scène jazz et autoritarisme à la Fela Kuti, son corps pris de convulsion évacue une folie maitrisée, un vodou régularisé, passé dans la moulinette des conventions. J’en conclus que l’afro-beat est cette musique qui emprunte au jazz sa musicalité professionnelle et au funk sa folie dansante. Un mélange parfait et paradoxal qui fait se heurter deux paradigmes pour en créer un nouveau, puissant et tellurique, miroir funk du vodun.

Malgré mon insistance, les musiciens mettent fin au rêve et me redépose sur le terrain du quotidien fait de journées de travail, de nuits courtes, de pauvreté ambiante, d’arnaques à tout les coins de rue et d’accidents de communication. Un batteur de renom expose son point de vue devant une assistance qui l’écoute avec un respect religieux. Nous l’exhortons à s’exprimer avec son instrument… sans succès.

Incapable de tenir une conversation décente, je quitte le bar pour ventiler mes neurones quand une voix me rappelle comment je m’appelle. Mon pote rasta traîne avec une bande derrière un étal de sodabi.

« Tu dois goûter cette boisson. Tu vas vraiment connaître l’Afrique. »

Le sodabi est une eau-de-vie à base de palme qui pourrait, selon mon opinion, servir de désinfectant en temps de guerre. Pas tellement le goût du cosmopolitan, plutôt celui de la paille incendiaire. Les yeux en étincelles, le sourire frais comme une demi-lune, suffisamment défoncés pour être lyrique, on convient qu’un gros joint nous permettrait de rencontrer notre vodou perso et de faire vibrer les tambours de nos cœur. Adieu les potes, bonjour l’aventure. Eux rentrent en moto… je préfère la compagnie des amateurs de sodabi et des dealers de beuh.

Légèrement terrorisé à l’idée de me retrouver seul dans un quartier inconnu d’une ville peu connue, j’hésite durant au moins une demi-seconde avant de suivre El Rastaman. Jah is the lord. Depuis l’arrivée des Yovo, l’Afrique est devenu Babylon. Mais c’est cool et on ne se prend pas la tête. Il m’emmène dans l’arrière-cour d’une maison et vient toquer à une porte en fer. Je pense à BuscaPé et des images de Cidade de Deus trottent dans ma tête. J’imagine le traquenard ou pire…sans pour autant stresser, merci sodabi. Une voix caverneuse auréolée de sommeil répond de l’autre côté et je redoute de tomber sur un gros mafieux qui s’énerve d’être réveillé par un blanc.

« Pas de stress, mec. Ça c’est du gonzo. » Ta gueule cerveau.

La porte s’ouvre et Marvin Gaye nous accueille avec un sourire charmant. Il semble si heureux de nous voir qu’il nous offre un pétard en bonus. L’abandonnant à ses limbes, on repart consumer nos blagues et les regarder se défaire en volutes bleuâtres.

Durée : 6-7 heures
Danger : 5/10
Paranoïa : 4/10
Naïveté : 9/10
Authenticité : R.A.F.

Written by gringoteq

novembre 18th, 2012 at 1:45

La comparitude ou le piège du touriste

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Cette photo n’a aucun rapport avec le texte. C’est juste qu’après avoir répété qu’Internet est la nouvelle religion et que les réseaux sociaux sont ses paroisses, ce nom m’a bien fait marrer.

Dès mon arrivée au Bénin, j’ai adopté malgré moi un comportement pour le moins étrange, comportement que je nommerai par commodité la comparitude. La comparitude (invention perso) est un mot valise formé avec les termes « attitude » et « comparaison » et désigne cette tendance irrésistible à constamment comparer les modes de vie locaux avec ceux que je connais. Cette tentative de compréhension du caractère de l’autre m’amène à faire des raccourcis dans mon raisonnement et aboutir à des semblants de constatation. A cela vient s’ajouter une généralisation constante qui s’imagine que tous les Béninois pensent, dansent, vivent et chantent de la même façon. Et finalement, je prends conscience de mon erreur et me dit que de ce constat au racisme, il n’y a qu’un pas. Mais bon, laissons le terme racisme aux extrémistes du malaise pour analyser ces quelques pensées que presque inévitablement tous les touristes élaborent. (Conclusion rapide formée après quelques discussions entre « blancs ».)

J’ose croire, dans un souci manifeste de ne pas me bouger le cul, qu’il existe deux comportements pour l’étranger qui arrive. (Ouais, évidemment qu’il en existe beaucoup plus, mais on fera tout comme.)

1. Certains veulent se la jouer « je me fonds dans le peuple. » Ils vont donc s’habiller aux couleurs locales, manger comme eux, adopter leur mode de vie, au risque (c’est mon cas) de passer légèrement pour un clown.

2. Puis viennent les autres. (En tant que schizophrène, j’adopte aussi cette posture). Obsédés par une rigueur journalistique, ou bien dégoûté par les discours hippies du genre « le voyage, ça t’ouvre l’esprit », « les gens là-bas sont trop sympas », « ils ont une joie de vivre que nous, européens n’avons plus », « ils sont authentiques », ils se bloquent dans un état ultra-réflexif qui ne veut souffrir d’aucune influence. Leurs critiques doivent rester authentiques, sincères et impartiales.

LOOOOOOOL !!!!!!

Autant vous le dire tout de suite, pour ma part, cette dichotomie créé un foutu bordel dans ma tour de contrôle. Tiraillé constamment entre cette envie de critiquer  avec objectivité– ce n’est pas parce qu’ils vivent de l’autre côté de la planète que je ne peux me permettre de les juger- et cette envie de les comprendre – les schémas que je connais ne s’appliquent pas sous cette latitude-, je formule des conclusions totalement bidons.

Je vous les livre ici, pour  m’en débarrasser, et parce que l’étroitesse d’esprit est quelque chose de suffisamment drôle pour qu’on le raille.

« Quand on voit comme ils conduisent, on comprend pourquoi ce pays est dans une situation politique si compliquée. »
Remarque simpliste qui fait fi de toute une histoire coloniale et de pleins d’autres choses.

« Si ils dansent si bien, c’est parce qu’ils ne se préoccupent pas de ce que les autres pensent d’eux. Ils sont trop à l’aise avec leur corps. Nous les occidentaux, somme obsédés par la pensée et la raison. Les africains sont corporels tandis que nous sommes plus intellectuels. »
La comparitude, c’est quand même de la grosse couille. Surtout quand on s’aperçoit que les Béninois adorent débattre et philosopher, et que beaucoup utilisent un langage qui n’a rien à envier à la génération skyblog.

« L’ironie ne fonctionne pas ici… Peut-être ne comprennent-ils pas ce genre de subtilité ? Ou bien est-ce la faute à la religion encore beaucoup trop présente, qui les rends naïfs et réprime tout tentative d’humour un peu immorale ? »
Et là, je me souviens que l’humour est souvent une manipulation des références culturelles et que forcément, avec des connaissances culturelles différentes, l’humour sera différent.

Parce que la différence existe également dans l’emploi des mots. Ce « satisfaisant » m’a tué.

Evidemment, ces non-expertises surgissent également chez les Béninois.

« Nous les africains sommes encore très solidaires. En Europe, tout cela n’existe plus. »
Il est vrai que la solidarité dans mon pays est assuré plus ou moins par l’état-providence (chômage, mutuelles, administration centralisé, etc.) et ne se manifeste pas vraiment dans les relations humaines. En Europe, la structure étatique joue un rôle de lien social tandis qu’en Afrique, l’état n’aide quasiment personne, excepté ses fonctionnaires. C’est peut-être la raison pour laquelle les Africains ne s’embarrassent pas de conventions presque paranoïaques lorsqu’il s’agit de s’entraider ou simplement de s’aborder dans la rue. Mais est-ce une raison pour faire des conclusions aussi limités ?

[Ce qui n’est pas sans me rappeler ces constats sociologiques obtus qui voit toute notre génération comme hyper-individualiste sur base de quelques considérations expéditives.]

« Les blancs pensent qu’en Afrique, il n’y a que des sauvages. »
Facepalm.

 

Note: Je voulais ajouter une vidéo en conclusion mais il m’aurait fallu 4 heures de plus pour l’uploader. Coeur avec les mains.

 

 

 

 

Written by gringoteq

novembre 12th, 2012 at 11:22