Moi et ma Pomme

Déboires d'un obsédé textuel

Archive for décembre, 2012

Inventer un système d’autorégulation du comportement social

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Vivre en société est une condition contraignante par nature. Il s’agit à tout moment de percevoir les réactions qui fâchent, celles qui plaisent et il est intéressant de connaître ce que notre interlocuteur attend de nous. Obsédés par ces contraintes paranoïaques où s’entrechoquent les notions de politesse, de morale et d’humour, l’hôte de ce blog s’est amusé à imaginer un logiciel qui coordonnerait toutes ces joyeusetés.

Dans la logique structurelle et commerciale qui pousse les inventeurs de tous bords à concevoir chaque fois plus d’applications offrant à leurs utilisateurs la possibilité d’abandonner tout effort de créativité, ce progiciel androïde permettrait au consommateur lambda de savoir bien se comporter, quelle que soit la situation à laquelle il se trouve confronté.

Il existe pour l’instant pléthore de guides du bon savoir-vivre, déclinables sous différents formats. Une littérature immense et interminable s’échine à compiler les notions indispensables pour que l’humain soit, à tous les niveaux, sociable. Les religions indiquent à leurs fidèles ce qu’ils doivent penser, les magazines féminins désignent à leurs fidèles ce qu’elles doivent consommer (nourriture, vêtements, accessoires de modes), les sites pornographiques m’expliquent comment se pratique le tribadisme.

Si tous ces médias dirigent notre réflexion sur le plan intellectuel, aucun ne parvient à la diriger sur le plan physique. A mon humble connaissance, il n’existe toujours pas de software ou d’invention mécaniquo-virtuelle permettant de guider à la fois la réflexion de l’individu et son corps.

Toutefois, avec des technologies reliée au Cloud, telle Google Glass, qui interagissent avec une foule infinie de données, il serait aisément imaginable de concevoir un système d’autorégulation de l’attitude sociale. Basé sur une liste de stéréotypes, coordonnée par différents algorithmes calqués sur des schèmes de vie, ce programme interagirait directement sur notre intellect. Nos flux cérébraux ainsi contrôlés délimiteraient l’étendue de nos mouvements, induisant de la sorte une mécanique huilée qui éliminerait toute possibilité d’incidents et d’accidents.

Muni d’un capteur analytique, l’humain ainsi robotisé exprimerait au moment où il faut, dans la position qu’il faut, la réponse idéale à son environnement. Suivant la courbe parfaite de l’utopisme, sous le regard bienveillant de l’eugénisme, les êtres vivants interagiraient sans accroches.

Dans la vision de l’homme régi par ce logiciel, la réalité serait instantanément calculée en fonction des lignes qui la régulent : les contours de la rue, les limites de la table, les courbes du visage du barman, la couleur de peau du voisin, le tarif du taxi-moto, le confort de la chaise, le regard des enfants, le galbe du fruit, la texture de l’alcool… Des droites factices mais pourtant visibles pointeraient l’équilibre de notre position, comme sur Indesign. Rouge lorsque notre corps et/ou son message se situe hors du champ d’action socialement respectable, vert quand son expression sociale est adéquate.

Cette calculette sociale agirait comme un filet anticipateur de nos mouvements et éviterait au touriste bourré comme un âne[1] de trébucher sous le regard amusé des locaux.

Après, ma pomme me souffle qu’avec un cerveau en bon état de marche, un tel logiciel ne serait pas nécessaire.
Hum…

[1] Accessoirement moi

Written by gringoteq

décembre 25th, 2012 at 8:45

Le mythe de l’Afrique sauvage et périlleuse

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Chez Rada, sur la Route des Pêches, près de Cotonou

Suite aux réactions concernant mon dernier post, j’ai cru comprendre que mes proches se préoccupaient pour  ma santé et mon espérance de vie. La relative grande distance qui sépare le Bénin de l’Europe doit sûrement amplifier le phénomène. Mais dans ces recommandations, j’ai cru déceler un autre élément : le mythe de l’Afrique sauvage et périlleuse.

Certes, l’Afrique, du moins le peu que j’ai été amené à découvrir, est animée, chaude et hallucinante. On y trouve des coins immensément pauvres et sales avec des types en uniforme de flics avec des kalachnikovs sous le bras. De nombreuses maladies tropicales, aux noms rêveurs tels que Malaria, Fièvre Jaune ou Sida, flottent dans les environs. Dans certains quartiers truffés de prostitués, de dealers et d’ex-taulards, les flics font des descentes et embarquent tous les types qui n’ont pas leurs papiers. Les chauffeurs roulent parfois n’importe comment sur des routes improbables et le touriste chanceux pourra même apercevoir un ou deux crash mortels.

Ça, ce sont les images que les associations dites humanitaires –je leur préfère le terme de paternalistes- survendent aux Occidentaux pour leur faire culpabiliser d’être parfois heureux. Se nourrissant de la misère des autres, ces ONG de mon cul font de la souffrance leur commerce et finissent par donner une image plus que négative de l’Afrique. Avec une arrogance extrême, ces assoc’ viennent indiquer aux peuplades de ce continent sous-développé comment s’extirper de ce mode de vie totalement inacceptable du point de vue du petit confort bourgeois européen.

Après avoir parlé avec différents béninois, j’ai cru comprendre qu’ils avaient en horreur toutes ces organisations de pseudo-développement qui récoltent des tonnes de sous pour pouvoir se payer leur 4×4, leur bureaux climatisés et un passe pour le paradis de la bonne conscience. Toutes ces bonnes volontés rassemblées en de gros chèques- l’UE, c’est cool- finissent dans les mains de quelques dignes occidentaux qui construiront deux toilettes et une route avant de retourner se vider quelques magnums de champ’ dans la tronche.

Sur les berges du lac Nokoué

Bon, j’éxagère sûrement un petit peu…mais c’est par méconnaissance du sujet.

Avec deux trois agences de presse pour tout le continent africain, alimentées par un nombre très limité de correspondants, l’image de l’Afrique ne peut qu’être tronqué. J’avais lu quelque part, du temps du mariage de Kate et William, qu’il n’y avait pas plus de 500 correspondants de presse pour toute l’Afrique. Au même moment, Londres accueillait 5000 journalistes pour couvrir les noces royales.

Loin de moi l’idée de critiquer le rôle des médias, ces derniers se dé-crédibilisent déjà assez bien tous seuls. Et si vous voulez des discours missionnaires-donneur de leçons-réactionnaires, lisez Ragemag, le Réseau Voltaire ou toute la littérature accouchée par les Indignés.

Ce que je déplore, c’est la vision manichéenne de l’Afrique. D’un côté, un peuple gentil, festif, exotique et musicien qui remplit bien les cartes postales du Club Med. De l’autre, un peuple féroce, sauvage, miséreux et toujours en guerre qui fait le bonheur des graphistes de l’humanitaire. Mais bonne chance pour trouver des articles de qualité sur la politique et la culture africaines.

Dommage.

Le quotidien africain n’est qu’une succession d’histoires plus savoureuses les unes que les autres. Les raconter pourrait alimenter les journaux avec des sujets ‘achement plus passionnants que les tweets de Valoche Trieweiller, le sapin noël de la Grand-Place ou une énième histoire de cul d’un politicard vicieux. Mais pour des raisons plus ou moins obscures, l’Afrique doit conserver cette image médiatique de continent problématique dénué d’intérêt .

Dès lors, il suffit que je raconte une histoire d’arnaque béninoise pour susciter un effroi considérable chez mes lecteurs.

Etant donné que j’aime bien effrayer ceux qui tiennent à moi, je vais raconter un autre épisode de mon séjour.

Par une chaude soirée d’hiver

Convié par mon pote Dagbo, grand chanteur d’afrobeat et matou terrible de la nuit, je me retrouve un soir à écouler des litres de Béninoises près d’un bar jazz. Un type vient nous tenir compagnie et se présente comme journaliste. Chouette, un confrère.

J’apprends qu’au Bénin, les musiciens doivent payer les journalistes pour que ces derniers fassent un article sur eux ou passent leur musique sur la chaîne/à la radio. Les cas de plagiats sont courants et, les journalistes étant payé une misère, il est courant de tomber sur des articles que je qualifierais « de commande ». Publi-rédactionnel déguisé, ces articles subventionnés par un gentil donateur font l’éloge dudit personnage. Ce qui donne vie à des articles totalement partiaux et certains artistes deviennent ainsi célèbres malgré leur travail de merde. Tiens, ça me rappelle quelque chose, kikoo Pascal Nègre.

La Béninoise, bière locale

Nos bières massacrées, on se défait de mon confrère pour se plonger dans le bar jazz. Les concerts sont finis, les lumières éteintes mais le bar est encore illuminé par deux bougies. Quelques fidèles récitent leurs psaumes d’alcooliques et je me sens soudain très religieux. Tandis qu’on complimente le barman pour son rhum arrangé au gingembre, un Togolais de cuisinier nous apportent des plats du resto où il taf. C’est délicieux, on bouffe tous avec les doigts dans le même plat et en trois minutes, il n’y a plus rien.

On se ressert un rhum, un pétard circule accompagné de diverses blagues.

On termine dehors, devant le bar, à déguster du sodabi vendu par un ex-taulard dans la rue. Sur sa petite table trônent plusieurs bouteilles –Gin, Rhum, Sodabi contre le palud, Sodabi-citron- et d’autres accessoires –mouchoirs, chewing-gum, anti-moustique, allumettes-. Le sodabi agissant, deux artistes comment à s’insulter et se disputer pour savoir qui dessinent le mieux.  La scène est hilarante et tout est détendu.

Soudain, surgit un bonhomme coiffé d’un béret qui lui donne vraiment un air sympathique. Je m’apprête à le saluer avec une blague socialement foireuse quand je m’aperçois que tout le monde est nerveux et s’affaire bizarrement. Je me retiens juste à temps pour comprendre que c’est un gradé de la police. Derrière lui, une dizaine de flics avec des kalachnikovs qui demandent les papiers de tout le monde. Certains se servent dans l’étal de boissons et repartent avec quelques paquets de chewing gum. C’est tout juste s’ils n’embarquent pas la caisse du pauvre vendeur.

« Hé le blanche…ça va ? Et le Bénin », me demandent le chef en se servant de bonbons.

Impressionné par leur présence armée, je sors mes papiers à toute vitesse et prépare mon discours rôdé du parfait touriste.

« Ha ouais, le Bénin, c’est chaud/ le vodou ça m’intéresse vachement/ce qui est très important, c’est la culture/ Ganvié c’est magnifique/ non, l’Europe, ça ne vaut pas la peine/de toute façon, c’est tout la faute aux américains… »

Mais le mec se fout de ma présence et ne jette aucun œil à mes papiers. Tandis qu’ils embarquent Dagbo, je reste interloqué et incapable de bouger. Plus tard, les mots d’un collègue me sont revenus à l’esprit.

« Les Yovo ici ne risquent pas grand-chose. Les béninois ont trop peur des conséquences. »

Le lendemain, j’ai payé la caution de mon pote zicos et en ai conclu que les flics sont partout pareils. Ce sont des ordures dans les limites que leur autorise la loi. Et comme la loi c’est eux, ils font ce qu’il leur plaît.

Il y a quelques temps, j’avais lu sur Facebook un échange entre vieux réacs (pléonasme ?) autour d’une phrase de notre cher présentateur François de Brigode. Ce dernier aurait balancé une énormité du genre :

« On n’est pas vraiment journaliste tant qu’on a pas attendu de longues heures sous la pluie devant le palais royal. »

Et les commentaires de fustiger le data-journalisme, ce « nouveau journalisme qui n’en est pas un », ces jeunes qui ne savent plus ce qu’est l’information et sont déconnecté du monde réel, parce que bon, les infos ne doivent pas toutes venir d’internet et que rien ne vaut l’expérience du terrain.

Bien qu’il me déprime, je peux comprendre le point de vue de l’ami François. Attendre devant le palais royal, c’est une formidable occasion pour approcher les arcanes du pouvoir, rencontrer d’autres journalistes –et d’éventuels scoops- et se forger un sale caractère. Mais ce n’est qu’une expérience formatrice parmi tant d’autres.

On pourrait dire « On n’est pas vraiment journaliste tant qu’… :

  • On n’a pas baisé une pute
  • On ne s’est pas fait violé sur la place Tharir
  • On n’a pas vu un confrère mourir d’une balle perdue
  • On n’a pas été gardé en otage par les FARC
  • On n’a pas passé une nuit au cachot
  • On ne s’est pas fait arnaquer en Afrique
  • On n’a pas bu du sodabi avec des ex-taulards qui se sont fait embarqué par des flics plus criminels qu’eux-mêmes
  • Etc.

Parce qu’un bon journaliste, c’est avant tout un fouille merde qui va traîner dans les pires endroits pour montrer que les pires endroits sont rarement ceux qu’on pense.

Joyeux noël !

 

Written by gringoteq

décembre 23rd, 2012 at 1:48