Moi et ma Pomme

Déboires d'un obsédé textuel

Archive for mai, 2013

Pop Mégalo

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La lumière du miroir n’arrête pas de clignoter. Comme un avertissement, elle bouge dans mon cerveau, appuyant avec frénésie sur les coins sombres de mon hypothalamus. Elle me semble à la fois toute proche et très lointaine. Bouée de sauvetage, porte de sortie ou rappel à l’ordre ?

Je stresse.

Mes mains tremblent sans cesse et je suis obligé de me resservir un whisky-coca. Je n’aime pas trop faire ça mais je n’ai pas le choix. Soit je passe aux médocs, soit je fume un joint, soit je calme mes nerfs en absorbant de l’alcool. Les médocs ou les joints, ça ne va pas pour ce que j’ai. La dernière chose dont j’ai besoin, c’est d’être apathique. JB, ma boisson préférée, vient à mon secours. Le liquide glisse le long de mes parois intestines et rapidement,  une douceur un peu gauche envahit mes veines.

Je respire.

Avec ce qui m’attend, je ne peux me permettre aucun faux pas. Même si de longues années de vie m’attendent encore, je sais que la prochaine est décisive. Tout le reste de mon existence dépend de la tournure que cette année prendra. Pour l’instant, je dois assurer durant les deux prochaines heures. Des cris résonnent dans ma tête. Ou bien est-ce à l’extérieur. J’ai l’impression qu’une foule immense tourne autour de moi, cherche mon attention et tout ce que je perçois, c’est cette petite lampe qui clignote.

J’hallucine.

Nerveux, je saisis mon reliquaire et observe  succinctement la croix gravée dessus. « Jésus aide moi ! » Jésus, c’est mon dealer de coke. Sans lui, je ne sais pas comment j’arriverais à supporter ce rythme infernal. Après deux gros rails, la lumière du miroir ne tremble plus, les sons alentour sont moins angoissants. J’arrive enfin à me concentrer et faire le point sur ma vie.

Je souffle.

Quand j’ai commencé, tout le monde m’aimait. Avec ma face de chérubin, j’inspirais de la tendresse aux gamines autant qu’à leurs mères. Les cœurs des adolescentes se ramollissaient dès que je parlais et de nombreux garçons, par jalousie ou par mimétisme, s’étaient mis à copier mon style. Tandis que mon assurance grandissait, je notais que progressivement, j’inspirais un dégoût croissant chez mes congénères. Cette pensée à nouveau me pénètre avec violence et me déstabilise. Je m’allume une clope.

J’inspire.

Dans la fumée qui s’échappe, je vois les spectres grimaçants de milliers de haters. Jaloux de mon succès, ils s’accumulent, grandissent comme des monstres mythiques, se joignent en un immense tsunami de haine, prêt à recouvrir la planète. Je n’ai plus de vie. Chacun de mes gestes est analysé par des milliers de gens. Chaque pas que je fais a le pouvoir d’un boulet de canon. Je n’ai plus d’existence, je ne suis plus qu’une idole, un dieu, une légende. On me déteste autant qu’on me révère. Ma personnalité ne m’appartient plus.

Je crache.

Ma glaire est collée au miroir sur lesquels se reflètent des lumières fluorescentes. Une porte a été ouverte, quelque part, au loin. Je veux m’en foutre mais je ne peux pas. Les deux prochaines heures vont dicter mon futur. C’est le problème lorsqu’on est  éphémère comme moi. Je ne suis qu’un produit de consommation, un phénomène de mode, calibré pour plaire, pour captiver l’amour pubère. Je ne suis qu’une catharsis et mon existence n’est qu’un paradoxe. Chaque faux pas me rend plus vivant mais m’éloigne également de mon piédestal. Cet Olympe est si haut, cerclé par les nuages de paparazzis fouineurs, de blogueuses frustrées, d’agents cupides et de connasses vénales, que la moindre  erreur m’infligerait une chute mortelle.

Je suis pétrifié.

Le couloir me semble trop étroit, agressif, hostile, oppressant. Les cris se font plus forts, ma tête bouillonne. Si je trébuche, c’est la fin. Si je fais un geste trop convaincu, je serais la risée du net. Si j’essaie de danser comme les rappeurs, j’aurais l’air ridicule. Si je ne crois pas en moi, mon public ne croira pas en moi. Si je joue les durs, tout le monde se foutra de ma gueule. Si je suis provocateur, je perds mes fans. Je dois trouver un compromis entre mon côté rebelle et mon apparence de gentil lover. Je dois faire en sorte que plus personne ne puisse se moquer de moi.

Je serre les dents.

La lumière du miroir a été remplacée par un immense spot, aveuglant, tout auréolé de pénombre. Je ne vois personne mais j’imagine les milliers d’adolescentes qui sautillent et trépignent de bonheur à ma vue. Elles crient mon nom, pleurent de joie et s’entredéchirent pour m’approcher. Je suis tout puissant mais si fragile. Je ne sais plus bouger. Je ne dois pas bouger. Je ne peux plus rien exprimer. Je reste figé. Mais je m’en fous.

Je suis Justin Bieber.

Written by gringoteq

mai 15th, 2013 at 12:08