Moi et ma Pomme

Déboires d'un obsédé textuel

Archive for septembre, 2013

Ode au vélo

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Dernièrement, j’entretiens le projet de survivre. Pour cela, je m’adonne à différentes activités plus ou moins lucratives, à mi-chemin entre un véritable emploi et de l’esclavagisme : les jobs d’intérim. Ces mi-temps m’évitent de dormir dans des cartons et de manger dans les poubelles des autres. Mais ils me contraignent à me déplacer à des heures impossibles, jusque dans des endroits éloignés. Résultat ? Je fais du vélo.

Promoboy, c’est l’une des fonctions les plus absurdes qui m’ait été donné d’assumer. Un de ces postes inutiles que les brasseurs d’air de la com’ inventent pour approcher chaque fois plus le client. « Encore une conséquence désastreuse d’une société rongée par une sur-consommation effrénée », dirait mon pote bobo en choisissant son Meng Ding Huang Ya. Ensuite, il enfourcherait son vélo à pignon fixe en se moquant de mon salaire qui n’arrive qu’au tiers de la valeur de sa bécane.

 

#sacrésbobos

J’ai pensé à ces bobos lorsque, glissant sur l’asphalte matinale de Zaventem, je passais devant un magasin au nom rigolo : HüPPE, Shower and Soul.

Dans son essai sociologique sur les bobos, David Brooks avance que ces zigotos aux pulls en laine sont beaucoup plus terre-à-terre que leurs prédécesseurs. Ils n’ont ni la ferveur spirituelle mâtinée d’utopisme des hippies, ni la révolte nihiliste et désabusée des punks. Ils ne sont plus des Yuppies ultra-individualistes obnubilés par l’argent, ni des extrémistes conservateurs brûleurs de croix. Ils sont un mélange tempéré de tout ça. Un succédané fade et tolérant qui trouve son bonheur dans la modestie et le confort bourgeois. Toutefois, le bobo garde une volonté d’ouverture. Il cherche encore à stimuler son intellect dans des domaines plus métaphysiques. Cependant, son esprit pragmatique l’empêche d’atteindre les sphères méandreuses de la spiritualité et le retient dans un conformisme bien-pensant. Dès lors, le bobo trouve le réconfort de son âme dans l’achat d’objets bio et rustiques.

Shower and Soul a été pour moi la synthèse de tout ce livre. Douche et âme ?  Really ? Le mythe de l’authenticité comme argument commercial… genius !

#vieuxsportifs

En approchant le spot d’intoxication commerciale, j’ai croisé des vrais cyclistes. Vêtus de lycras moulants et flashy, ces quinquagénaires volaient à 5cm du sol dans une aura de bien-être. Tandis que je suais sur mon vieux VTT voilé, eux traversaient l’aube naissante en direction de leur poste de directeur administratif de la nouvelle Euphorie©. Ils étaient beaux, frais et ridés.

A quelle période de l’histoire les CEO sont devenus méga-cools et branchés ? Un patron, c’est fait pour se déplacer en grosse berline, avec chauffeur, moustache, pute et cigare. Il faut entretenir les stéréotypes, putain ! Sinon, qui va-t-on pouvoir détester ? Un mec bien dans sa peau qui se préoccupe du sort de la planète ?

J’ai commencé à détester le monde, les camions, les trous dans la route, les nains de jardin, les sémaphores et les mots que plus personne n’utilisent. C’est alors qu’a surgi LA PENTE.

 

#lapente

Instant de grâce. Luxe, calme et volupté©. Après la souffrance, la liberté. Freedom. Pendant quelques minutes, j’ai compris les bobos. J’ai eu l’impression de toucher à l’ultime. L’humain et l’objet avaient transcendé la réalité pour ne faire plus qu’un déchirement de l’espace-temps.

On pourra trouver tous les arguments qu’on veut pour justifier l’emploi d’un deux-roues, aucun n’aura le poids de LA PENTE, cet instant de bonheur où le cycliste cesse de souffrir.

#conclusion

Le vélo, c’est comme la drogue, c’est bon pour la santé, ça fait planer et y a toujours des montées et des descentes. Et en plus c’est addictif.

Vélo swag

 

 

Written by gringoteq

septembre 23rd, 2013 at 5:03

Propaganda film : l’histoire improbable d’un méta-succès

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propaganda1

A l’heure où les Who copient les One Direction et les Queen plagient The Voice, il est de bon ton de s’intéresser à la Corée du Nord, ultime bastion où subsiste une once de bon sens et de rationalisme.

La nation de la Juche, doctrine qui place l’individu collectif au centre de l’univers et parfois en prison, nous a gratifié d’un expert ès propagande au discours très instructif. Pour le Professeur Eugene Chang, les boys-band affublés de coiffures trigonométriques, dont l’exactitude capillaire ferait pâlir Roland Barthes, sont des pantins du capitalisme que l’on agite devant les yeux du consommateur pour les détourner des choses importantes de la vie.

Ainsi, les publicités, les blockbusters, la presse people, les médias de masse et le divertissement télévisé sont, selon cet analyste nord-coréen, des armes de propagandes servant à diriger, voir manipuler, le peuple servile. En 95 minutes, Eugene Chang dénonce l’impérialisme américain qui écrase notre planète, le massacre des aborigènes et la zombification de l’auditorat occidental par la télé-poubelle. Et bien d’autres choses.

Ce film de propagande nord-coréenne expliquant comment fonctionne la propagande du monde occidental a été mis en ligne par une certaine Sabine. Selon la description de la vidéo, c’est à l’occasion d’une visite à sa famille à Séoul que Sabine aurait rencontré des déserteurs nord-coréens l’enjoignant à diffuser cette vidéo sur le net.

Des difficultés liés à la traduction

Malgré ses appréhensions – le message du film serait trop puissant –, la traductrice Sabine a néanmoins pris le parti de traduire ce long-métrage et de le mettre en ligne au fur et à mesure. La mise en ligne s’est faite en dix fois. Entre chaque épisode, les internautes ont souffert d’un temps d’attente anormalement long pour une traduction, ce qui a entraîné une certaine confusion dans la sphère des conspirationnistes.

L’adaptation progressant, Sabine s’est mise à douter de la véracité des opinions politiques de ces « déserteurs » et a fini par croire que ces derniers n’étaient autres que des agents déguisés de la RPDC, la République Populaire Démocratique de Corée.

« Le fait que j’ai continué à traduire et publier le film, en dépit de ce qu’implique cette croyance ne me rend pas complice de leur intention de diffuser leur idéologie, explique Sabine sur Youtube. J’ai choisi de continuer à diffuser ce film parce que – indépendamment de qui l’a réalisé- je crois que les gens devraient le voir, ainsi que les questions qu’il soulève. Je maintiens mon droit de le publier pour que les gens puissent partager et discuter librement les uns avec les autres. »

Après que le film ait été diffusé dans son entièreté, Sabine a reçu la visite des flics, s’est vu arrêté dans des aéroports et a dû justifier pourquoi elle n’existait pas. Ce qui lui a valu de recevoir le Founders Grand Prize des mains de Michael Moore pour the Best Picture au Traverse City Film Festival. [Vous m’excuserez de n’avoir pas traduit ces dénominations, mais je n’en voyais pas l’utilité.]

Oui mais…

Sabine n’existe pas

Sabine est un personnage monté de toute pièce par le réalisateur néo-zélandais Slavko Martinov. Sabine est le personnage central d’un film qui a dépassé les limites de l’écran pour interagir avec la réalité virtuelle (oué oué). Sabine est une fausse identité ayant permis de jouer le jeu du film qui provient réellement de Corée du Nord.

Pour cela, il fallait que le film n’ait bénéficié d’aucune publicité antérieure, d’aucune communication précédant sa mise en ligne. Le caractère exclusif de sa propagation était l’élément crucial de sa crédibilité. Pour que le film donne l’impression réaliste de provenir du régime totalitaire de Corée du Nord, il fallait jouer sur des provenances mystérieuses et des répercussions négatives.

A en voir les réactions sur Youtube, l’objectif semble avoir été atteint :

propaganda

Mais qui sont ces affreux coréens qui osent critiquer le modèle occidental?

Lors de l’IDFA, l’International Documentary Festival of Amsterdam, la ruse a été éventée. Le réalisateur Slavko Martinov souhaitait réaliser un film sur la propagande qui se différencie des autres films anti-propagande néo-conspirationnistes qui pullulent sur le net. Pour étayer leurs arguments, ces derniers prennent généralement pour exemple l’Iran, le régime soviétique, la Chine, les nazis et…la Corée du Nord. Forcément. Ces pays ont recours à toute une imagerie froide et surdimensionnée, dont la grandeur épique n’a d’autre but que de canaliser les masses. Ces exemples sont souvent utilisés car ils sont aisément décryptables et donnent à son spectateur, instruit des intentions de l’artiste, un sentiment de supériorité intellectuelle.

Goebbels aurait sûrement fait applaudir une foule de quelques milliers de personnes devant l’éloquence de cette dernière phrase.

Slavko Martinov, une bonne tête de Spider Jerusalem

Slavko Martinov, une bonne tête de Spider Jerusalem

Le réalisateur néo-zélandais souhaitait apporter un message moins lisse que les autres, moins conventionnel et plus vivant. C’est ainsi qu’il eut l’idée de concrétiser cette méta-fiction : utiliser des moyens de propagande contemporains pour dénoncer à la fois la vision réductrice que l’Occident se fait de la Corée du Nord et d’autres problèmes souvent dissimulés derrière des Breaking News de la plus haute importance.

Dénoncer la propagande par la propagande

Voilà qui aurait plu à Bourdieu, le sociologue qui dénonçait les effets néfastes de la télé sur des plateaux télé.

Bien que ce film soit solidement constitué – références à Noam Chomsky, le dieu des conspirationnistes ; publicités d’archives ; images d’un dureté et d’une violence percutante-, c’est principalement sa dimension activiste qui m’a intéressé. A l’instar des journaux satiriques, les mockumentaries font parfois plus réfléchir qu’une information factuelle. Toutefois, ce film n’a eu qu’un impact médiatique modéré. Seuls quelques journaux, comme le Hufftington Post ou Indiewire, en ont parlé. Les cinémas qui l’ont ou vont le diffuser sont également peu nombreux. Mais vous pouvez toujours liker la page Facebook du film.

Alors, récapitulons. Slavko Martinov et sa bande ont mis en place une forme de propagande (la diffusion) en faisant croire que leur message de propagande (le film) était l’arme d’une autre institution propagandiste (la Corée du Nord) pour dénoncer une autre propagande (l’étouffement médiatique de l’Ouest). Cette propagande (la diffusion) dénonce une vrai propagande (l’étouffement médiatique de l’Ouest) et ce qu’elle cache (une triste vérité). Pour cacher cette dénonciation, l’Ouest devra sûrement faire usage de propagande.

Philosoraptor: En parlant de ce film, suis-je en train de faire de la propagande ?

Comme c’est le nouvel an juif, je vais demander à Dieudonné ce qu’il en pense.

Terminons sur une note musicale qui vous fera oublier tout ce que vous venez de lire.

Written by gringoteq

septembre 4th, 2013 at 3:29