Moi et Ma Pomme

Déboires d'un obsédé textuel

Archive for avril, 2015

Kaaris, l’ultra-violence de la mégalomanie

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kaaris

Kaaris, je le vois comme le résultat d’une expérience scientifique ayant dérapée. Le laboratoire a explosé, et une bête féroce s’en est échappée, prête à tout écraser sur son passage. Elle va tous vous bouffer,  vous niquer, vous enfoncer des bras dans le uc et son gland dans ton cul fera de l’apnée.

Le laboratoire, c’est Sevran, une commune de Seine-Saint-Denis. Les scientifiques fous sont les politiciens et les médias qui entretiennent le mythe des Cités à problème. Une expression très mythologique, les « cité à problèmes». Très Roland Barthes. Sous ces mots se crée l’imaginaire d’un ghetto où des pauvres armés jusqu’aux dents tirent sur tout ce qui bouge. Où les flics sont abattus à la kalach. Dans ces zones, le teush côtoie la cocaïne et ta mère s’y prostitue en rêvant de rentrer au bled.

Sur ces images de secteurs à risque, ravivant les clichés de Yamakazi et Banlieue 13, apparaît le Hulk vengeur qui reprend possession de la ville. Le chef mutant, issu des plus sombres profondeurs, reprend le contrôle de la scène par l’ultraviolence. Comme un chef de guerre, il mène ses armées à la coke et à la kalachnikov. Et au poulet pané. Il baise quarante strings comme d’autres interprètent du Wagner. Ses punchlines claquent dans les ténèbres d’un opéra funeste et destructeur pendant que le chaos accompagne l’égotrip de ce tyran d’un genre nouveau.

Joseph Kony de la banlieue, Kaaris autoproclamé Ange de la Mort et maire de Sevran, réutilise ces stéréotypes des quartiers défavorisés et en fait sa gloire. D’une peur médiatique, il en fait une arme nucléaire pointée sur tous ses opposants : MC, keufs, dealers, la chatte à ta reum et tous ceux qui ne veulent pas lui faire un hug dans le fond du club à côté du sub’.

Indécente révolte de l’outrance face au monopole de la politesse, Kaaris bouffe toute la culture populaire et la dégueule sur la gueule des mauvais MC. De Nafissatou Diallo à Tony Montana, ses rimes viennent forger la vision d’un héros du mal, jouant sur la polysémie du mot noir. Le noir devient suprême, glorieux et terrifiant. Entouré des meilleurs teucha, il est intouchable et sa puissance est himalayenne. Ses punchlines sont des sentences de mort rappelant à ceux qui oseraient l’affronter qu’il peut les péter comme un bouchon de liège.

Ambiancés par des nappes vaporeuses et des ritournelles inquiétantes, ses tracks te traquent comme des sirènes de polices après une descente sanglante. Leurs beats amorphes sont d’une lourdeur écrasante, comme pour mieux appuyer chaque mot dont les associations deviennent des métaphores brutales. Il y a du génie dans cette agressivité. Pourtant, Kaaris n’est ni orgueilleux, ni prétentieux. Il est tout simplement le plus grand, le plus lourd et le plus fort. Car il est au-delà de la conviction.

Pour en revenir à Roland Barthes, nous sommes dans le mythe du mâle dominant. Oscillant entre le gorille et le grizzly, cet uber-black obsédé par sa propre puissance s’enfile plusieurs grammes par jour dans le pif. Et son produit s’infiltre dans vos cerveaux car il domine le marché de la pure. Un gramme = 80E mais la prof de math ne le sait pas. Lui, par contre, joue avec toutes ces ambiguïtés qui font qu’on ne sait plus vraiment de quel produit et de quelle(s) guerre(s) il est question.

Cette espèce d’hyper-focalisation sur lui-même n’est-elle pas, en quelque sorte, un méta-hommage à son rap ? Cette guerre n’est-elle pas juste celle du mec qui se convainc qu’il est le meilleur et qui, pour le faire, se trouve obligé d’effrayer la concurrence par sa démesure? Ses kg de cc ne représentent-ils pas la richesse d’une créativité qui tourne sur elle-même ? Plein de questions qui entaillent la crédibilité du rappeur et le transforme en spectacle de la violence. Si l’exégèse révèle que chaque ligne, prise individuellement, est assassine, un survol général des textes dresse un constat impitoyable : les morceaux de Kaaris sont un bordel innommable. Sans aucune cohérence autre qu’un hommage constante à sa propre puissance, ses musiques trahissent une confusion meurtrière et bestiale. Lexique de l’apocalypse, ses écrits se résument en trois poings dans la gueule : le sexe, la drogue et la violence.

Si cet égotrip basique frôle parfois le ridicule, il en devient thérapeutique lorsque, excédé par une société d’hyperconsommation, vous vous sentez opprimé. Quand vous entendez pour la centième fois un « Bien que vos qualifications nous semblent intéressantes, nous sommes au regret de vous annoncer que nous ne pouvons lui donner une suite favorable », que vous enchaînez des taf de merde où vous vous faites insulter à la fois par les clients et par ces merdeux de supérieurs, que votre environnement ultra-carcéral semble érigé avec des reproches sans fin, vous en arrivez à rêver que les singes sortent enfin du zoo. Ou qu’elle avale son sperme en même temps que son gloss. Ou qu’on te paye la vraie somme sinon il te raye le rectum. Ou qu’elle se déboîte les babines quand elle suce le dinosaure. Ou que je t’arrache la gueule comme un piranha et que tu reviennes comme Rihanna.

Bref, Kaaris vous encule bien profondément.

Written by gringoteq

avril 1st, 2015 at 2:40

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